Grâce au premier appareil photo Kodak que Georges Eastman commercialisa en 1888, l’utilisateur lambda fut capable d’immortaliser les instants importants de son quotidien. Cet outil a rapidement permis à chacun de garder une trace physique de ses proches, activité onéreuse réservée aux portraitistes des studios photographiques de l’époque.

La famille a été (et reste encore aujourd’hui) un thème souvent abordé par les photographes pour en créer des oeuvres singulières comme par exemple Richard Billingham avec Ray’s a Laugh, Mitch Epstein avec Family Business, Colin Gray avec In Sickness and In Health ou encore Larry Sultan avec Pictures From Home.

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Dans le dernier livre de Birthe Piontek, Abendlied (petite chanson du soir en français), il est aussi question de famille. L’artiste, d’origine allemande et basée au Canada, a photographié sa famille pendant six ans lors de ses nombreuses visites. Son travail résume les dernières années de ses parents dans leur maison familiale avant d’être contraint de partir après que sa mère fut atteint de démence.

Abendlied s’ouvre sur une image représentant deux enfants devant un champ. L’un d’eux nous dévisage tandis que l’autre nous tourne le dos. Ensemble, ils partagent un manteau de fourrure grise, appartenant vraisemblablement à une adulte. Cette scène, deux personnes partageant un vêtement, revient plusieurs fois dans le livre, rappelant à quel point les liens familiaux semblent solides et complexes à la fois. Ceci est une des nombreuses stratégies adoptées par l’artiste pour évoquer les notions de l’enfance, de la mémoire et de la perte d’identité.

Les portraits minutieusement orchestrés confirment le talent de l’artiste dans sa maîtrise des symboles qu’elle souhaite référencer. Les visages sont dissimulés entre autre derrière des rideaux, des objets ou cachés partiellement par des mains. En masquant en partie l’anatomie de ses sujets, c’est surtout leur identité qui est touchée. Celles-ci évoluent et doivent s’adapter à l’âge, à la maladie et autres changements de vie.

Depuis ses projets précédents (Lying Still & Miss Solitude), Birthe Piontek affiche un réel intérêt de travailler avec des objets. On retrouve dans Abendlied cet attrait pour des objets qui symbolisent l’identité et la culture de sa famille. Leur présence renforce la poésie du projet et invite le lecteur à s’arrêter davantage devant ces photos. Ces objets, souvent recouverts ou détournés délibérément, renvoient vers des états de confusion, d’inconfort et d’isolement. Les scènes de flottement qu’ils créent deviennent autant des métaphores de la maladie que les vestiges d’une présence qui n’est plus.

La dernière photo du livre est aussi une figure de l’enfance. Elle est représentée par un gros plan de mains qui tiennent devant elle une motte de terre sombre qui salit légèrement les cuisses nues du sujet. Cette image semble conclure sur l’un des thèmes récurrent du projet, à savoir la manière dont la terre et le foyer, qui nous voit grandir, nous façonne tout au long de notre vie.

Sans tomber dans le piège d’être trop littéral, Abendlied est un très beau travail personnel où l’artiste multiplie les métaphores visuelles pour élaborer son propos. Les images s’enchaînent avec une fluidité déconcertante, à la manière d’un album photo atypique où les secrets et les histoires de la famille transparaissent sur chaque page.

Hautement recommandé.


Abendlied, par Birthe Piontek
Gnomic Books
112 pages
70 images
180x250x21mm, 680 grams
Couverture rigide
Première édition de 500 exemplaires
Sortie 2019
ISBN 978-0-9985180-7-7